KLM II : Journal de Morris
Nous avions tout prévu, de la musique qui nous guiderait jusqu'en Outaouais aux rafraîchissements que nous descendrions à vive allure, tout comme ce seize chevaux fulgurant, décapotable et capoté comme nous. Noir et violet comme il se doit, notre véhicule roulerait, violant toutes les lois possibles et imaginables, pour mettre du piquant à notre escapade inespérée, inattendue.
Je me glissai dans les corridors de l'HGL, telle une couleuvre sur la plage attendant patiemment que les bébés tortues échouent dans sa gueule. Le sarrau blanc me servant de déguisement masquait bien l'acte illégal que j'allais commettre. Je croisai l'infirmière de garde et lui demandai poliment de m'indiquer la salle de bains, prétextant une urgente envie de libérer ma vessie. Alors qu'elle pointa vers une direction X, j'appliquai un mouchoir imbibé de formol sur sa bouche et, comme elle se débattait frénétiquement, je lui assenai un coup de crosse de 12 derrière la tête, facilitant illico ma tâche frauduleuse. Tel qu'annoncé, la marre rouge gluée à l'arrière de sa tête la rendait effectivement plus belle.
Après l'avoir dûment sodomisée, nécromancien illuminé par saturne que j'étais, j'enfilai son uniforme puis, je la laissai pour morte dans un bac à linge souillé. J'en profitai pour me chapeauter d'une perruque blonde, remplit de serviettes le soutien-gorge que j'avais emprunté à Gwendolyne, maquillai mes yeux et ma bouche, et pressai le pas vers la chambre 201.
Alors que j'allais pénétrer dans ladite chambre, je croisai la nymphomane sexagénaire, insomniaque, et lui adressai la parole en ces termes : «Que faites-vous debout à cette heure si tardive?» Contente que je m'intéresse à elle, elle me répondit qu'elle attendait que le concierge de nuit passe par ce corridor pour lui suggérer une fellation digne de mention. J'échappai un rire étouffé et m'infiltrai dans la chambre de Karl.
Le septuagénaire cancéreux ronflait à poings fermés, ce qui facilitait mon ouvrage. Karl, assoupi, avait rangé ses affaires dans un sac (comment avait-il fait?) et je n'eus qu'à lui tapoter l'épaule pour que ses yeux s'illuminent. Rassuré par l'état de Karl, je me précipitai dans une pièce où j'avais entrevu quelques civières vacantes, chose rare dans les hôpitaux québécois.
Alors que je faisais le chemin inverse, le gardien de nuit m'interpella : «Hey! Où tu t'en vas?» Je lui répondis nonchalamment qu'un client devait être transféré d'urgence à la salle d'opération, qu'une trachéotomie était nécessaire. Ses yeux s'écarquillèrent, mais il ne répliqua rien.
Karl semblait nerveux, il avait hâte d'être libéré du joug hospitalier. Je l'installai malaisément sur la civière, engendrant un bruit sourd qui nous effraya. Mais personne ne réagit, aucune alarme ne sonna, et nous en fûmes rapidement rassurés jusqu'à ce que la sexagénaire, interloquée, me demande : «Où amenez-vous ce viril?» –– «Je m'en vais lui faire une pipe, c'est urgent.» Elle trouva mon argument fort raisonnable et nous poursuivîmes notre périple sans peine. Ne restait plus qu'à franchir l'infranchissable, soit la dernière porte menant à l'exode.
Arrivés devant le poste du gardien de nuit, il m'interrogea de nouveau : «Ton patient, y'é pas s'posé être sur une table d'opération?» Je répondis que oui, mais que le chirurgien n'était pas présent et que je prenais le client sous ma responsabilité. Il rétorqua que j'avais besoin d'une autorisation spéciale, signée par ledit chirurgien, laquelle je n'avais évidemment pas.
C'est alors que le temps sembla ralentir, que j'entendis des paroles quasi inaudibles, qu'une lourde décharge se fit entendre et que, malgré moi, Karl et moi nous sommes retrouvés dans le bolide fulgurant, esquivant les chauffeurs du dimanche sur la 20 ouest.
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25.1.07
19.1.07
LivEvil2K — Aube, prise V
Escape From HGL : Journal de Morris
Mais hélas, tout n'est pas de bleu. Revenons à nos moutons...
La chambre 201 du Centre Hospitalier Aquatique (car, comme on le sait, il est très à la mode de renommer les hôpitaux et de rafraîchir leur pseudonyme pour les ajuster au goût de l'heure...) respire autant la mort malgré ce léger changement de toponymie. Précise-t-il vraiment la nature et les fonctions dudit établissement? Sert-il plutôt à employer quelque illuminé se donnant pour mission la renomenclature systématique des asiles modernes? Nous nous égarons de nouveau...
K, de par le tube qui lui sort du nez, respire mal aisément (...) et cherche son air, comme on dit. Pourtant, l'envie me tracasse et tenaille mes tripes lorsque je le vois déchéer ainsi, accroché presque artificiellement à la vie comme on se pique pour tout laisser aller pour le meilleur et pour le pire, l'envie de le libérer du joug érigé en Vert, celle de rompre avec la passivité et d'entrer dans l'action, maintnow, pour que des remords ne contraignent jamais ma conscience; l'envie de passer un après-midi chaud et venteux sur la plage à boire par grandes vagues des Rhum & Coke et à fumer des Dunhill inexpressément; à nous élever plus haut que l'âme humaine et nous laisser dériver à même la mer si proche et si vive où s'écrase la boule de feu qui cède le pas nuitamment à notre satellite.
Je ne manque pas d'imagination lorsqu'il s'agit d'inventer des scénarios d'évasion dignes des plus populaires et insipides navets de Hollywood. Mais je cherche toujours le moment parfait pour exécuter cet acte malgré moi illégal. Qui connaît mieux K? Cette bande de médecins de 22 ans ou son ami, fidèle comme un chien sans médaille? Cette question rhétorique m'incite à passer à l'action, si K le veut bien, car lorsqu'on s'échappe d'un hôpital dit psychiatrique...
L'imagination déborde aussi concernant la procrastination, cette lâche et vile façon de tout délayer, de remettre à demain ce qui est dû depuis trop longtemps... évidemment, nous ne pouvons parler à voix haute de notre dessein, puisque dans ces refuges où cohabitent maniaques et gens bien ordinaires survivent toujours les plaisirs de la médisance et du qu'en-dira-t-on. Malgré l'aspect fort près de la mort de ces compagnons de galère involontaires, certains d'entre eux gardent l'oreille vive et l'oeil rapide : la délation, faut-il croire, en attire encore...
Le fantomatique K, croyez-en mon diagnostique, n'a ni la force ni le désir immédiat de quitter son plus récent « appartement », car la drogue finit par avoir son homme, tous les hommes. Certains la fument, d'autres la boivent, mais les plus chanceux la dévêtent... Je puise en moi l'énergie nécessaire pour insinuer le plus clairement et subtilement possible à K que ce soir, nous nous enfuirons de tout, surtout de la morphine, nous nous éloignerons du monde pour vivre dans le Nôtre, hors de toute atteinte et visiblement plus sain que cette porcherie belle comme une ambulance dans un supermarché.
Voici comment je procéderai : je volerai une tenue d'infirmier après avoir doucement battu une stagiaire, pour la rendre plus belle; j'emprunterai une civière et y déposerai K, comateux averti valant bien un ministre; l'électricité mourra par ma faute et nous nous évaderons doucement de LaSalle-sur-le-fleuve rejoindre la rivière de notre enfance.
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Mais hélas, tout n'est pas de bleu. Revenons à nos moutons...
La chambre 201 du Centre Hospitalier Aquatique (car, comme on le sait, il est très à la mode de renommer les hôpitaux et de rafraîchir leur pseudonyme pour les ajuster au goût de l'heure...) respire autant la mort malgré ce léger changement de toponymie. Précise-t-il vraiment la nature et les fonctions dudit établissement? Sert-il plutôt à employer quelque illuminé se donnant pour mission la renomenclature systématique des asiles modernes? Nous nous égarons de nouveau...
K, de par le tube qui lui sort du nez, respire mal aisément (...) et cherche son air, comme on dit. Pourtant, l'envie me tracasse et tenaille mes tripes lorsque je le vois déchéer ainsi, accroché presque artificiellement à la vie comme on se pique pour tout laisser aller pour le meilleur et pour le pire, l'envie de le libérer du joug érigé en Vert, celle de rompre avec la passivité et d'entrer dans l'action, maintnow, pour que des remords ne contraignent jamais ma conscience; l'envie de passer un après-midi chaud et venteux sur la plage à boire par grandes vagues des Rhum & Coke et à fumer des Dunhill inexpressément; à nous élever plus haut que l'âme humaine et nous laisser dériver à même la mer si proche et si vive où s'écrase la boule de feu qui cède le pas nuitamment à notre satellite.
Je ne manque pas d'imagination lorsqu'il s'agit d'inventer des scénarios d'évasion dignes des plus populaires et insipides navets de Hollywood. Mais je cherche toujours le moment parfait pour exécuter cet acte malgré moi illégal. Qui connaît mieux K? Cette bande de médecins de 22 ans ou son ami, fidèle comme un chien sans médaille? Cette question rhétorique m'incite à passer à l'action, si K le veut bien, car lorsqu'on s'échappe d'un hôpital dit psychiatrique...
L'imagination déborde aussi concernant la procrastination, cette lâche et vile façon de tout délayer, de remettre à demain ce qui est dû depuis trop longtemps... évidemment, nous ne pouvons parler à voix haute de notre dessein, puisque dans ces refuges où cohabitent maniaques et gens bien ordinaires survivent toujours les plaisirs de la médisance et du qu'en-dira-t-on. Malgré l'aspect fort près de la mort de ces compagnons de galère involontaires, certains d'entre eux gardent l'oreille vive et l'oeil rapide : la délation, faut-il croire, en attire encore...
Le fantomatique K, croyez-en mon diagnostique, n'a ni la force ni le désir immédiat de quitter son plus récent « appartement », car la drogue finit par avoir son homme, tous les hommes. Certains la fument, d'autres la boivent, mais les plus chanceux la dévêtent... Je puise en moi l'énergie nécessaire pour insinuer le plus clairement et subtilement possible à K que ce soir, nous nous enfuirons de tout, surtout de la morphine, nous nous éloignerons du monde pour vivre dans le Nôtre, hors de toute atteinte et visiblement plus sain que cette porcherie belle comme une ambulance dans un supermarché.
Voici comment je procéderai : je volerai une tenue d'infirmier après avoir doucement battu une stagiaire, pour la rendre plus belle; j'emprunterai une civière et y déposerai K, comateux averti valant bien un ministre; l'électricité mourra par ma faute et nous nous évaderons doucement de LaSalle-sur-le-fleuve rejoindre la rivière de notre enfance.
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17.1.07
LivEvil2K — Aube, prise III
KLM : Journal de MorrisLa chambre 201 de l’Hôpital des Grands Lacs (ou HGL) abrite K, comateux révolté. Il ressasse nombre d’images, tant autobiographiques que fictives, qui revivent dans sa mémoire disjonctée par la drogue : la morphine, etc. Les souvenirs et fantasmes se mêlent sans que K ne sache différencier le vrai du faux. Mais je ne saurais me laisser berner par ce vieil ami qui, sur son lit de mort, s’attaque à sa mémoire comme on viole l’intimité d’un jeune homme se masturbant à la chandelle.
Cette chambre semi-privée respire la mort, bien entendu. Vous n’avez qu’à vous rappeler vos nombreuses visites hospitalières pour comprendre que le vert hôpital ne sied nullement au rétablissement des chroniques désabusés. Les fleurs en plastique n’inspirent guère autre chose qu’un mépris pour la nature, qui nous a mal foutus, après tout. Car, comment expliquer que K, idéaliste et aventurier s’il en fut, qui a fait le tour de l’expérience que l’on nomme vie, à l’affût de découvertes et de science, ait comme dernier compère de galère un septuagénaire dégoûtant crevant du cancer?
Ce co-loque, contrairement aux aînés dont la mémoire éveille nos plus jeunes bonheurs, ne fait que s’enliser dans le climat déjà sordide de la chambre 201 : il pue la merde, sacre à tout bout de champ, se mouche dans ses draps et râle comme un loup quadraplégique. Heureusement, un grand rideau blanc sépare K de cet être dégueulasse, qui me fait envier les odeurs de bouffe thaïlandaise qui émanent des murs de mon 4½ sur Marie-Anne.
Un autre drôle se promène dans le corridor au volant de sa chaise électrique. Il klaxonne arbitrairement, évite des passants fictifs et brûle les feux rouges de sa délirante folie. Tout dépeigné, comme c’est la mode dans les grands hôpitaux du monde, il s’assure que le coulis de bave qui arpente son menton dégouline jusque par terre pour que les employés à temps partiel ne se plaignent pas d’un manque de travail (le syndicat froncerait des sourcils...). Puis une infirmière toute de vert vêtue (obviously) s’écrie Monsieur Hurtubise! Retournez dans votre chambre. Vous dérangez les visiteurs, inconsciente de l’état d’esprit absent de sieur Hurtubise, qui nage dans sa salive depuis huit heures et demie. On se demande même s’il comprend ce qu’il voit, ou encore où il est, tellement son regard apeuré nous fait penser aux yeux terrifiés d’un orignal sur la 117, une Camaro de l’année s’apprêtant à le happer.
Puis il y a la coquette qui cruise tout ce qui bouge dans son peignoir rose grand ouvert, évoquant le temps des cerises et son roman préféré : Histoire d’O, duquel elle déclame les passages les plus représentatifs selon son expérience qu’elle dit «personnelle» :
Désormais, huit jours durant, entre la tombée du jour où finissait son service dans la bibliothèque et l’heure de la nuit, huit heures ou dix heures généralement, où on l’y ramenait –– quand on l’y ramenait –– enchaînée et nue sous sa cape rouge, O porta fixée au centre de ses reins par trois chaînettes tendues à une ceinture de cuir autour de ses hanches, de façon que le mouvement intérieur de ses muscles ne la pût repousser, une tige d’ébonite faite à l’imitation d’un sexe dressé. Une chaînette suivait le sillon des reins, les deux autres le pli des cuisses de part et d’autre du triangle du ventre, afin de ne pas empêcher qu’on y pénétrât au besoin.
À maintes reprises l’a-t-on vue sur le bord de l’orgasme, se frottant sur le rebord d’une fenêtre et riant d’un apocalyptique crie sonore, lorsqu’on la prenait en flagrant délit de jouissance. Elle s’en était prise au plus viril de ses co-loques, maniant la verge avec une dextérité peu commune pour une dame de soixante-quatre ans.
Parmi cette horde de fous, K ne pouvait cacher longuement le rictus qu’il affichait : il savait très bien que son tour viendrait, qu’il en prendrait pour son rhume et que lui aussi deviendrait la risée de ses plus jeunes co-loques et clients (eh oui ! nous ne sommes plus que des «clients»...) de l’HGL; mais, pour l’instant, il avait le beau jeu : une Royal Flush et les manches pleines d’as.
Comment K pouvait-il guérir de sa terrible maladie parmi cette dite horde de fous? Quotidiennement, je me posais cette question et tentais vainement d’y répondre. J’aurais pu m’infiltrer à des heures plus que matinales dans l’HGL, et le délivrer de cet antre de perdition; je l’aurais assis confortablement sur sa chaise roulante blindée, et roulé à toute vitesse dans les corridors suintant la pisse; dans ma Camaro de l’année, je l’aurais installé, et nous aurions roulé jusqu’à Val-d’Or sur la 117.
À la tombée de la nuit, je me roulais un dernier spliff et me disais Tonight’s the Night. Mais dès que l’étoile polaire scintillait sur mon pare-brise, j’imaginais les gyrophares policiers rouge supplice, j’entendais la sirène du dernier jour qui chantait au loin sur les rives de la rivière des Outaouais; inévitablement, elle entraînait la carrosserie de mon véhicule vers l’avacuité de mon royaume, où règne le bleu, où la mer profonde habitée d’hippocampes et de bélugas m’accueille en roi; limpide, le calme éructe à 360 degrés; cette lave bleue qui tapisse les murs de mon royaume...
À priori, je te vois, K, de bleu submergé; les eaux réparatrices redonnent de l’éclat à tes yeux, de la couleur à tes joues et de la folie à tes cheveux bouclés bleus frisés et follement heureux de vivre!
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Inclut l'image K Bleu : œuvre conséquente
© 10.12.2000, Thierry Vendé
Œuvre originelle : © Bruno Deshayes
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