13.5.09

Comment fuguer selon Guillaume Corbeil

« Il n'y avait que pendant cet instant où je n'étais encore nulle part, simplement devant le lieu que je venais de quitter derrière celui que j'espérais, que je profitais d'un répit, parce que la véritable chose de laquelle on cherche à s'éloigner dans la fugue, ce ne sera jamais rien d'autre que soi-même. »

— Guillaume Corbeil

C'est en lisant le dernier numéro du magazine OVNI, dont Mathieu Arsenault m'avait entretenu et que je me suis payé pour mon anniversaire, que j'ai découvert L'Art de la fugue de Guillaume Corbeil dans une entrevue donnée à Bertand Laverdure. Déjà, ça s'annonçait chaud.

Puis, j'ai eu la surprise de trouver le recueil de nouvelles, vraiment par hasard (« il n'y a pas de hasard »), à ma bibliothèque. Way to go. Ça leur arrive de commander des livres cools.

L'Art de la fugue, c'est un hommage au recueil du même nom de J.S. Bach, transposé en courtes nouvelles où sujets et contre-sujets sont exposés en une succession liquide de points de vue; celui d'un homme voulant se tuer débutant la première « variation » (c'est ainsi que chaque nouvelle est nommée, faisant allusion aux variations sur un même thème, celui de la fugue, qui est aussi, dans l'univers de Corbeil, la fuite), alors qu'une femme prend le relais en s'excusant car « je dois aller mourir ».

C'est aussi une éloge du mensonge et de l'anti-biographique:
« La vérité est invisible, et il n'y a qu'en la recouvrant d'un voile de mensonge que nous pouvons en distinguer les formes. On ne peut la voir que si on la cache. L'entendre que si on la tait. Nous ne sommes rien, sinon l'ombre de nos mensonges, et il serait naïf de croire que nous pouvons arriver à nous dire dans une phrase ou dans un texte qui révélerait qui nous sommes. Ce qu'on dit être soi ne sera jamais plus qu'un mensonge qu'on a fabriqué comme tous les autres. Personne ne sera jamais rien de plus qu'un canular sur deux pattes. Ceux et celles qui disent, comme si c'était un grand conseil, de rester soi-même, de ne jamais cesser d'être ce qu'on est et de ne pas changer ne réalisent pas qu'au fond, ils nous invitent à ne plus bouger pour nous taire. À nous coucher sur le dos et à attendre comme ça la mort. Notre personne est une fabrication de toutes pièces. On lui a inventé une histoire, des passions et des phobies, mais tout pourrait aussi bien être différent, et nous, quelqu'un d'autre. Je veux me faire croisé du mensonge, et en prenant les armes s'il le faut, défendre le faux et l'illusion contre tous ces charlatans de la vérité et de l'autobiographique. »

Il y en a sûrement d'autres, mais enfin! un auteur qui ne se réclame pas de l'auto-fiction, ça fait du bien dans le paysage littéraire.

Quoique la mort et la vie, voire la renaissance cyclique, soient des thèmes récurrents, on ne baigne pas dans le morbide, l'humour est souvent sollicité, et l'absurde, constamment interpellé comme un avertissement au lecteur qu'il ne doit pas anticiper la finale mais bien se laisser bercer par les points et contre-points de la narration.

C'est ainsi que suite à la mort d'un milliardaire, les exécuteurs testamentaires ne savent comment exaucer l'un des souhaits du défunt: « Leur plus grand défi consista à définir la couleur qu'on donnerait à la chambre, car après avoir lu et relu le testament, on réalisa qu'on ne pouvait lui donner que la couleur du vide. Arrivé à cette conclusion, il s'agissait de rester assis de longues heures en ne faisant rien, afin de se plonger dans un de ses moments qu'on qualifie d'absence. »

La deuxième partie du recueil de nouvelles, intitulée Le Relais, met entre autres en vedette une ampoule, celle d'un phare, qui s'appelle Ampère V12, et qui explique son monde à travers les 9 caractères qui composent son nom. Là naissent des images surréalistes où comme dans les peintures de Dali, le reflet de l'eau donne naissance à des animaux imprévisibles:

« C'est que dans une obscurité qui aurait été complète, il n'aurait plus existé de frontière entre la mer, le ciel et la terre. Tout n'aurait plus été qu'une seule et même chose, chaotique et monstrueuse. La nuit, sans la lumière des phares pour indiquer là où un monde s'arrêtait et un autre commençait, on aurait pu confondre l'un et l'autre et, au lever du jour, on aurait réalisé que certains oiseaux avaient passé la nuit à nager en se croyant dans le Ciel et des bateaux, à voler en se croyant dans l'Océan. »

Se référant à l'origine du monde, Ampère V12 finit par croire qu'au commencement n'était pas le Verbe, mais bien les phares, et que « le reste avait suivi. »

Et la lumière fut.

La mort et son contre-point, le ciel, la mer et la terre, mais aussi les filiations mère-fils, figurent au cœur des dernières nouvelles du recueil où Corbeil montre avec brio, par des figures de style toujours plus syncopées et parfois alambiquées, comment l'homme s'éloigne de la mère pour fuir l'enfant en soi, tout en le regagnant:

« Il n'avait plus fait qu'avancer, et toujours dans la même direction, droit devant lui, pour que sa mère soit toujours plus loin derrière. Elle était le point d'origine de sa fgue. Et l'horizon, son point de fuite. Il voulait arriver là où ses propres yeux n'arriveraient plus à voir. Là où il ne serait nulle part pour se croiser. Car ce n'était pas elle, au fond, qu'il cherchait à fuir, mais ce garçon qu'il était voué à être jusqu'à sa mort s'il ne partait pas. »

Le coup d'éclat du recueil est sans conteste la quinzième variation où une infirmière, aux prises avec un hôpital ne se désemplissant pas de blessés de guerre, finit par se créer un clone rêvé afin de répondre aux besoins de tous ses patients:

« Lorsque l'envie de dormir la prenait, elle installait un oreiller sur un mur et y posait la tête. Et le lendemain elle reprenait là où elle avait laissé. Pour encore sauver du temps, elle enroula l'oreiller autour de sa tête et l'y fit tenir en l'attachant avec une corde. Chaque fois qu'elle était fatiguée, elle n'avait plus qu'à déposer sa tête sur la première surface verticale qu'elle trouvait pour se reposer quelques minutes. Comme elle ne faisait rien d'autre que d'apporter les médicaments aux patients, les rassurer lorsqu'ils traversaient des moments d'angoisse et les laver, elle se mit à rêver qu'elle apportait des médicaments aux patients, les rassurait lorsqu'ils traversaient des moments d'angoisse et les lavait. Pour arriver à s'occuper de tous ses patients auxquels elle rêvait malgré le temps qui lui manquait de plus en plus, la version rêvée de sa personne s'attacha, elle aussi, un oreiller autour de la tête, et elle aussi, comme elle ne faisait rien d'autre que d'apporter des médicaments aux patients, les rassurer lorsqu'ils traversaient des moments d'angoisse et les laver, elle se mit à rêver qu'elle apportait les médicaments aux patients, les rassurait lorsqu'ils traversaient des moments d'angoisse et les lavait. »

C'est le genre de livre qui étourdit, qui fait sourire et réfléchir, grâce à ses phrases finement ficelées qui partent en une direction, nous surprennent, puis reviennent sur leur pas pour nous rappeler le début de l'énoncé et clore le point par un contre-point éclatant.

Et j'ai presque terminé Logogryphe de Thomas Warton, qui s'inscrit tout à fait dans le même genre du temps cyclique et non linéaire.

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