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21.10.07

Ville de M. - Raymond Rousseau

La première fois que j'ai parlé au jardinier qui entretenait la maison depuis son abandon, il m'a fait freaker. De dire qu'il n'était pas coiffé relèverait de l'euphémisme. C'était plutôt une masse difforme qui arpentait son crâne et qui semblait se poursuivre sur son visage, descendant vers ses arcades sourcilières, puis rejoignant son nez pour se terminer sur la lèvre supérieure en une moustache touffue et ébouriffée. Le timbre de sa voix me rappelait les plus belles balades de Tom Waits; il y avait visiblement des hectolitres d'alcool à l'origine de ce gouffre sonore.

- Vous savez, me dit le jardinier, la vie n'a pas toujours été facile par icite.
- Ah bon? dis-je curieux.
- On ne vous a pas raconté? rajouta-t-il comme pour s'assurer que j'étais vraiment accroc à son histoire.
- Je vous assure que non. Pourquoi la vie était-elle difficile?
- C'était en 55 ou en 56. La guerre arrêtait plus de finir et on nous promettait que nos gars allaient revenir de Corée en un morceau. Mais évidemment, ça pas été le cas pour tout le monde. La bonne femme Bienvenue a pas été chanceuse. Son mari pis son fils sont revenus dans des bodybags. C'était presque des funérailles nationales, l'église avait jamais été pleine de même pis le cimetière était bondé. Du jamais vu que je vous dis.
- OK. C'est triste, mais en cas est-ce que ça a affecté la vie de tout le monde? ai-je osé dire.
- J'ai pas fini, trancha le jardinier qui avait l'air vexé que je l'aie coupé.
- Au fait, comment vous appelez-vous? ai-je dit pour rendre la conversation plus amicale.
- Raymond Rousseau, monsieur Karl, Raymond Rousseau pour vous servir, à la vie à la mort, me dit-il avec un aplomb militaire.

Raymond avait des yeux noirs comme le pétrole qui se déverse dans l'Arctique tous les soirs de pleine lune. Il mâchait son mégot d'Export A qui s'était éteint depuis un bon bout de temps, et sa gorge semblait se serrer d'une soif qui commençait à s'extérioriser. C'est là que je l'ai invité au bar du village.

Arrivés au bar Chez Louisette, Raymond ne s'est pas fait prier et a commandé un pichet de Molson.

- Ça fais-tu votre bonheur, monsieur Karl?
- Oui oui, pas de problème, lui ai-je rétorqué, content de m'être fait un pot de beuverie dans la ville de M.
- Donc, pour continuer mon histoire, poursuivit Raymond, après les funérailles, le monde commençait à avoir peur que leurs maris pis leurs grands gars pis leurs cousins reviennent pas de là-bas. Ben ils avaient raison d'avoir peur. Après qu'on ait enterré les Bienvenue, aucun des hommes qui étaient partis là-bas est revenu.
- Aucun? ai-je fait stupéfait.
- Aucun, répliqua Raymond avalant une rasade de Molson.
- C'est terrible! ai-je fait, lui demandant de m'allumer une Export A.

J'aspirai quelques bouffées pour m'assurer que j'étais bien vivant, que ce n'était pas un autre rêve pendant lequel une catastrophe se produit, que je renverse mon café froid ou que je conduis un bolide on a road to nowhere. Les effets du cyanure d'hydrogène et du benzène m'ont vite fait comprendre que je ne dormais pas. Je toussai quelques bons coups pour être certain que les prochaines bouffées seraient inhalées sans problème.

- En fait, après l'enterrement des Bienvenue, 35 hommes sont revenus dans des bodybags, les 35 le même jour. C'était toute du monde pauvre fak ils les ont tous enterrés dans une fausse commune. Il pleuvait. C'était dégueulasse. Les mères brayaient, les épouses hurlaient, les enfants comprenaient pas ce qui se passait, personne savait plus quoi faire, pis les prêtres savaient juste nous dire de prier, que c'était la volonté de Dieu, pis toutes ces conneries-là.
- On en a eu assez pas mal vite. Y a eu comme un éclair qui a traversé le ciel pis là Réjean Cadorette, lui y avait perdu ses 3 frères pis son père, ben Réjean y était plus lui-même. Y a pris la bêche qui avait servi à creuser la fosse, pis y a crissé un coup de bêche derrière la tête du curé en criant "c'est toute de votre faute!" : le curé est tombé drette mort dans fosse avec les autres.
- Mais au lieu de le retenir, les autres qui assistaient aux funérailles ont poigné les vicaires, les prêtres pis le monseigneur qui était descendu spécialement de Montréal, pis ils les ont battus à mort à coup de râteau, de bêche pis de pelle. Le sang revolait partout, les enfants comprenaient plus rien pantoute, ils s'agrippaient aux jupes de leurs soeurs et de leurs mères pendant qu'elles crachaient dans face du clergé. Vous avez jamais vu ça, hein monsieur Karl de la grand-ville?

En effet, je n'avais jamais vu ça. Je ne répondis rien et je lui fis signe de poursuivre.

- Après ça, plusieurs ont perdu la raison et d'autres ont été arrêtés, mais ils ont tous été relâchés parce que personne a voulu témoigner contre personne. Même les policiers présents ont fermé leur yeule, c'est pour vous dire!
- Vous êtes tricotés serrés par icite, hein monsieur Rousseau? lui dis-je comme pour confirmer qu'il avait mon accord d'avoir assisté à ce massacre et de n'avoir rien fait.
- Ben serré, faut pas niaiser avec les habitants de M.

Nous prîmes tous les deux une grande gorgée de Molson en nous regardant dans les yeux : une complicité venait de naître, je faisais maintenant partie de l'histoire.

- Le plus triste là-dedans, reprit Raymond, c'est que la vie a quand même continué son p'tit bout de chemin, jusqu'à temps que la bonne femme Bienvenue ait son accident. En fait c'est comme ça qu'on l'a appelé parce que les boeufs ont jamais pu dire si c'était un homicide, un suicide ou un accident. Fak c'est devenu un accident.

Raymond me tenait en haleine, mais je le voyais songeur. Je le laissai s'allumer une Export A, il m'en tendit une que j'acceptai volontiers, puis il demanda un deuxième pichet pendant que nous finissions nos verres. J'osai lui demander ce qui c'était passé. Il me regarda avec un regard de feu et je compris qu'il aurait préféré ne pas en parler, mais il comprit que je ne m'en irais nulle part avant qu'il n'ait terminé son histoire.

- La bonne femme Bienvenue est morte brûlée dans son appartement sur la rue de la Croix. Toute le building y est passé. On a enterré 37 personnes cette semaine-là.

30.5.07

Ville de M. — Jakeza

Jakeza est une femme méthodique. Chaque matin, elle se lève à 6 heures, prend une douche, lave ses cheveux. Avant que la douche ne coule, elle a préparé le café qui s'infuse dans la cuisine ce qui parfume la maison d'un arôme d'arabica corsé.

Ensuite, elle réveille les jumelles qui grommellent que la nuit a été trop courte, que les voisins ont fait du vacarme toute la nuit alors que Jakeza et moi-même n'avons rien entendu. Néanmoins, les filles sortent de leur lit tandis que je m'étire au son de Bach, Mozart ou Vivaldi, selon ce que l'animateur vedette de la radio d'État aura décidé de faire jouer pour que nos rêves s'évaporent alors que le cadran sonne et met un terme à notre « autre vie ».

— Bonjour!

Le bonjour de Jakeza est toujours le même, moitié jovial, moitié chantant, alors qu'elle tire les rideaux pour m'extirper à mes rêveries.

— T'as bien dormi?
— Comme dab, comme une bûche.
— Les filles sont debout?
— Elles mangent leurs céréales.

C'est ce que j'aime de vivre avec une femme dont les habitudes sont réglées au quart de tour. Cela me permet de vagabonder entre deux sommes d'une nuit trop courte, dont la moitié a été passée devant l'ordinateur à peaufiner mon dernier article pour un magazine féminin, ou ma plus récente nouvelle érotique pour un trimestriel obscur, toutefois bien édité.

— T'en es où dans tes écritures?
— Bof. Ça avance. Il fait beau. Je pense que vais aller écrire sur le bord du fleuve. J'aime écrire avec la brise marine qui me chatouille les poils de narines. Les filles ont du volley-ball ce soir?
— Oui
— On se tape des sushis sur la main à 17 heures?
— Si tu veux.

Les filles jouent au volley-ball depuis notre arrivée dans la ville de M. Elles sont grandes, athlétiques. L'une est centre, l'autre est ailier. Elles font des ravages sur le terrain, ce qui leur a valu le surnom de Jap Killers.

***

Jakeza est une femme méthodique. Elle sait que je ne tolère pas de conduire plus d'une heure consécutivement. C'est pourquoi elle prend toujours le volant lorsque nous partons en voiture plus de 60 minutes. En fait, je déteste conduire.

Que j'aie été surpris lorsque je me suis réveillé dans l'auto ne m'étonne qu'à peine. Je m'endors tout le temps et mes rêves traitent toujours de mythes grecs, de sexualité déviante ou de catastrophes routières dignes de Canal D. Puis, lorsque je m'éveille, je pense souvent que j'étais au volant, que les filles manigançaient un coup pendable, ou que Jakeza était aux prises avec un patient névrosé.

— Je suis content qu'on ait quitté Alcibiade.
— Moi non, le problème, c'était pas la ville, c'était ma job.
— Ouin, c'est pareil.
— C'est pas pareil. Des fous, des névrosés et des pervers, y en a partout. Il y en aura autant à M.
— Mais non, y a moins de monde à M. Statistiquement, l'objet du désir de tes tarés devraient être plus ciblé.
— Tu serais surpris.
— Peut-être. Je vais mettre un actuaire là-dessus.
— Un actu quoi? dit Nokäa qui ne tolère pas de ne pas connaître la signification d'un mot.
— Un actuaire, c'est quelqu'un capable de te sortir un chiffre pour tout. Le pourcentage de voleurs nés à l'extérieur du pays, la quantité de glucides dans un pain tranché, le nombre d'avocats, en moyenne absolue, qui défendent les compagnies d'assurance. You name it, they got a number for you.
— Wow, spécial, rétorque Naoko, soudainement arrachée à son poème fleuve.
— On arrive bientôt? enchaîne Nokäa.
— Bientôt schtroumpf à lunettes, bientôt, répond Jakeza, les yeux fixant les 30 derniers kilomètres qui restent à franchir pour rejoindre la ville de M.

28.5.07

Ville de M. — L'Éveil

Lorsque j'ouvre les yeux, je réalise la situation particulière dans laquelle je me trouve : je ne suis pas au volant, je suis assis inconfortablement sur le siège passager et j'ai renversé mon café froid sur mon jean.

— J'ai dormi?
— Comme un bébé, répondent les filles en chœur.

J'esquisse mon plus beau sourire dans les circonstances et je regarde nostalgiquement par la fenêtre. Adieu Alcibiade, ville de mon enfance, nous nous reverrons lors des fins de semaine de trois jours et des vacances de Noël.

N'empêche que ce rêve dans lequel Jakeza se referme sur ses souvenirs psychanalytiques me trouble. J'ai cru comprendre que je divaguais lorsque le paysage s'est transformé mais comme les peintures qui décorent mon quotidien tiennent rarement de l'ordinaire, je ne me suis pas inquiété outre mesure.

— Y penses-tu encore? fais-je à brûle-pourpoint.
— Comment?
— Penses-tu encore à "l'événement"?
— Mais de quoi tu parles Karl?

Je tente de rester calme mais je ne peux contrôler l'intonation de ma voix. Les filles se moquent de moi en m'imitant. J'abandonne d'élaborer plus avant ma pensée, pour l'instant. La brume m'empêtre.

Naoko fait danser ses boucles au rythme d'un pièce quelconque qui résonne malgré ses écouteurs.

— Qu'est-ce que tu écoutes?
— Tu connaîtrais pas ça...
— Teste-moi pour voir?

Naoko aime bien écouter des trucs que je ne connais pas, surtout lorsque ça traite de sujets supposément choquants pour les vieux comme moi : sexe, drogue, rock'n'roll.

— Ça s'appelle "Viens" de Djeun Zelektrikz.

En effet, je ne connais pas. Je lui demande si je peux l'écouter, elle ricane un peu et regarde sa sœur, puis me prête son iPod.

Les Djeun ont une voix fantomatique. Les guitares émettent des sons abrutissants et redondants, à la limite de la dissonance, saupoudrés de beaucoup de reverb et de flanger; la bassiste n'a pas à déployer son grand talent, elle alterne constamment entre les deux mêmes notes.

Puis, le refrain me décrisse :

Viens dans ma bouche
C'est le plaisir des ondes
Charge ta fronde
C'est ma langue qui te touche

10.5.07

Ville de M. — La Route

La route secondaire qui nous mènera vers la ville de M. est étrangement belle. Mais avant de quitter notre grande ville, nous avons croisé des lieux remplis de souvenirs : le bar où j'ai rencontré Jakeza; l'université où j'ai subi mes études littéraires et où Jakeza a réussi with honors son doctorat en psychologie behavioriste; les cafés où j'ai déclaré ma passion plus de cent fois, où j'ai déclamé des poèmes sans sens, où j'ai chanté le blues du vingtnaire blasé.

Toute cette myriade de flashbacks se trimbale dans ma tête pendant que Jakeza regarde par la fenêtre, plongée dans une rêverie sans nom; Naoko sifflote des phat beats en tapotant sur le siège avant et Nokäa aligne les vers comme un pécheur en manque de chance.

Arrivé au pont Xantippe, j'ai le goût d'une bière rousse qui me râcle la gorge tandis que les enseignes tape-à-l'œil tentent de nous vendre un livre à scandale, un alcool sucré ou un disque à l'eau de rose.

C'est l'arrière-goût amer de notre grande ville d'Alcibiade que nous laissons couler le long de notre œsophage émotif; les navettes font l'aller-retour entre le temple de Socrate et la banlieue sud sous mes pneus, le chant du métro se fait plus distant, malgré ses accords décousus et pointés.

Sur la route secondaire qui prolonge la vie incessante du pont Xantippe se dresse des collines de part et d'autres comme en un rêve brumeux. Les cimes des arbres, mauves, parlent aux nuages qui terminent leur partie de poker : je suis visiblement épris d'un psychotrope éclatant. Les arbres ne parlent pas, les nuages dorment.

— Mettrais-tu de la musique?

Jakeza est toujours prise par ses rêveries (nostalgiques?) et n'entend pas ma question. Je la répète en mettant l'emphase sur le mot musique.

— Hein? fait-elle, comme extirpée d'un profond sommeil.

— Qu'est ce que t'as envie d'écouter?

Jakeza ouvre distraitement la radio sur la chaîne AM. Ça griche. La radio fait "kchhh" et cela ne semble que me déranger.

— Qu'est ce que t'as?

Jakeza ne me répond pas, toujours partie dans son monde parallèle. Je commence à perdre patience.

— Jak, veux-tu ben me dire kessé que t'as?

Elle hésite. Elle me répond enfin, faiblement.

— C'est lui.

— Qui ça, lui?

— Tu sais.

— Ah! Pas encore! fais-je, excédé. Tu sais ben qu'il faut pas que tu t'impliques. C'est toute des fuckés!

— "La sexualité n'existe pas".

— Ah! Arrête avec tes citations lacaniennes à la noix!

— Attention!

4.5.07

Ville de M. — Le Déménagement

— Es-tu prêt?
— Oui.

Jakeza vient de terminer ses boîtes. Dans moins d'une demi-heure, nous partons vers la ville de M, où Jakeza a obtenu un poste de psychologue en entreprise chez Mémoires, une boîte de fabrication de composants logiciels.

Après plusieurs années de vache maigre, nous réalisons enfin un rêve: vivre tranquillement à l'écrant du brouhaha de la grande ville. Nous nous imaginons nus pieds dans notre cour, passant des brindilles entre nos orteilles en sirotant un alcool local, ou en train de courir après nos filles jumelles, Naoko et Nokaa, que nous avons adoptées au Japon il y a de cela 6 ans déjà.

Je viens à peine de fermer la dernière boîte, celle qui contient tous les logiciels nécessaires à l'installation de ma machine, un petit portable Dell cadencé à 4 gigahertz et doté d'une mémoire vive de 2 gigaoctets; mon lecteur DVD supporte tous les formats récents, et mon système audio rendrait jaloux les plus grands interprètes de R&B de la planète.

Les déménageurs arrivent.

— Bonjour ma petite dame, prête pour le décollage?

C'est Raymond qui s'exprime ainsi, un quincagénaire qui en a vu d'autres. Un de ses bras est atrophié, il a un oeil de verre, il fait peur aux jumelles.

— Ayez pas peur belles demoiselles, Raymond est là pour déménager vos boîtes dans votre nouvelle maison. Avez-vous hâte?

Les jumelles ne répondent pas. Gênées, elles préfèrent aller jouer avec les chats des voisins, boire une limonade avec leur meilleure amie, Myrtille, avant de faire leurs adieux.

— Avez-vous fini de paqueter vos boîtes?
— Oui. Tout est là, vous avez juste à tout embarquer, on va regarder le spectacle, dis-je à Raymond, qui nous présente Elvis, son associé, et Clyde.
— Elvis et Clyde? Ça augure bien... En autant que vous ne vous sauvez pas sur une île déserte avec notre stock!, leurs fais-je à la blague.
— Inquiétez-vous pas monsieur?...

Il regarde sur le bon de commande.

— Karl.

Je déteste qu'on m'appelle monsieur.

— Monsieur Karl?
— Non, Karl tout court.
— Ah bon.

Jakeza semble anxieuse et pourtant, nous n'étions pas particulièrement heureux dans cet appartement.

— Qu'est-ce qu'il y a?
— Je sais pas.
— Tu ne te sens pas bien?
— Non, non. Ça va.
— Alors on y va?
— Oui, mets-en qu'on y va. Déguerpissons!
— Naoko, Nokaa, on y va!

Les jumelles disent aurevoir à Myrtille.

— On va s'écrire hein?
— Bien sûr qu'on va s'écrire, répondent les jumelles en coeur. Et je tiens absolument à ce que tu participes à notre MySpace.
— C'est sûr. Les gars vont être trop jaloux!

Les jumelles et Myrtille s'embrassent, se font une longue caresse.

— Allez les filles, vous allez la revoir, votre Myrtille au bleuet.

Les filles me lancent un regard noir. Elles n'aiment plus trop l'humour de leur vieux père maître ès calembours.

— Allez Myrtille, on se voit sur le net. Dès qu'on arrive, on branche la webcam, on te montra l'appartement.
— Cool.

Myrtille s'éloigne pendant que nous plaçons nos valises dans la minivan. Naoko a apporté son iPod tandis que Nokaa fourre son journal, ses cahiers et ses crayons dans son sac. Sûrement pour écrire un poème fleuve pendant le voyage de trois heures qui nous attend.

Photos : twins © Erika at Ebank.

19.4.07

Ville de M.

Voici le premier texte d'une série, que j'espère longue, qui traitera d'horreur, d'esprits, d'insanité et de paranormal.

Prologue

Je suis un chaos. Depuis ces derniers mois, je n'arrive plus à être moi-même, confronté constamment aux micro ondes qui envahissent mon espace vital. J'ai l'impression de parler au lave-vaisselle, de discourir avec la radio et de soliloquer, malgré moi, en face de la télé. Les ondes me poursuivent. Je suis pris entre deux murs parallèles où les bibliothèques m'appellent et les plantes me narguent. C'est pathétique. Je ferais mieux d'en finir.

Lorsque je dialogue avec le lave-vaisselle, je me heurte fréquemment à une rhétorique liquide, où les assiettes se frottent contre les verres pour mieux me confondre. Vous penserez que je suis fou. Vous n'avez peut-être pas tort. Cette maison me veut du mal. Je le sens. Vous me pensez encore taré? Rien n'est plus incertain.

Je dois m'éloigner de tout ce brouhaha cosmique, les astres, en coalition contre ma sanité, se targuent de mieux connaître mon âme que le curé défroqué qui officie à l'église Notre-Dame. Son eau bénite ne peut rien contre les diables qui flottent entre les lampes et le piano hérité de ma grand-mère.

Tout s'écroule. Tout se désagrège. C'est comme une tour de Babel qui veut toucher la Sainteté alors qu'à la base les peuples se mutilent pour mieux encenser Celui qui les a créé. Tout me dégoûte. Tout me répugne.

Je ne peux plus aller à l'épicerie sans entrevoir des spectres invisibles qui me suivent dans l'allée des céréales. Des traînées de sang dont je suis le seul à connaître l'existence se glissent derrière mes pas pour mieux me faire déraper face à l'étalage de mozzarellas. Je titube, je transpire, le fromage bocconccini m'interpelle et me dit « viens »; je le fuis comme un orignal ne fige pas devant une Mazda de l'année sur la 117; je me réfugie au sein des légumineuses, j'ouvre une conserve de pois chiches pour éloigner les esprits qui en veulent à mon discernement, je me précipite derrière les rouleaux de papier Q pour cacher mon angoisse, ma terrible envie de vire mal dissimulée par mes vêtements délabrés; ma barbe que je n'ai pas rasée depuis belle lurette me pique — je ramasse une dizaine de lames à raser que je garroche frénétiquement dans mon chariot avant de dévaler la pente qui mène à la caisse; la commis, hébétée, me demande si j'ai une carte Air Miles, je ne réponds pas, je lui dis que je suis pressé, non je n'ai pas de sacs recyclables.

— Crisse toute ça dans un sac que je déguerpisse, je ne suis pas en sécurité.

Ce n'est pas la première fois que je lui fais le coup mais elle semble plus surprise qu'à l'habitude, je lui dis de peser sur l'accélérateur, de lâcher le break-à-bras, l'heure est critique.

Viens.

« Dépêche tabarnak ». Je ne suis plus moi-même depuis longtemps, cela se sent, cela se voit, j'en transpire tellement je ne me reconnais plus, la schizophrénie est en cours, ou peut-être pas, mais il est primordial que je quitte l'épicerie sur-le-champ car Ils arrivent, Ils me suivent, Ils sont là, tout près, Ils s'apprêtent à en finir avec moi.

Personne ne rit, tout le monde est estomaqué, tout le monde viderait une bouteille de Pepto Bismol, tout le monde se ferait couler du salicylate de bismuth malgré l'haleine fétide et les tâches noires qu'il peut provoquer sur les gencives.

— 23,34 $ s'il vous plaît.

On me vouvoie depuis quelques années, je trouve cela navrant, cela m'énerve, je sors mon Glock 9 mm, je ne comptais pas m'en servir, je dis je n'ai pas d'argent, ni de cartes, est-ce que je peux payer la prochaine fois? La commis blanchit, on dirait qu'elle vient de passer à l'eau de Javel, elle rétorque un faible « oui oui ». Je sors, et une rangée de formes difformes m'escortent jusqu'à ma Plymouth Voyager 1994; j'entends des chaînes et des boulets traînés par terre, un bruit strident m'accable les oreilles. J'espère arriver à destination.

Et la suite :