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30.3.10

L'horoscope selon Brigitte des Colères



Une rousse coquine sur la couverture. Verte. Des coins arrondis comme pour un guide de voyage. Un langage ducharmien, adolescent, plein de furie et de hargne douce.

Une rousse coquine qui fait aussi dans l'horoscope:
Bélier: Boire est la seule solution. Travail et argent: vous devez vous prostituer. Amour et amitié: le néant.
Taureau: On charcutera votre corps pour votre bien. Travail et argent: vous serez victime de fraude. Amour et amitié: la vasectomie ne fonctionne pas toujours.
Gémeaux: Le meilleur appartient au passé. Travail et argent: vous serez victime d'un accident du travail. Amour et amitié: vous deviendrez stérile.
Si comme moi, tu t'es esclaffé en lisant cet horoscope loufoque écrit dans le cours de Géographie ou Comment j'ai renoncé à la société, cours vite à la librairie/bibliothèque près de chez toi et lis Brigitte des Colères de Jérôme Lafond, publié aux Éditions Marchand de feuilles.

Tu peux aussi lire la chronique de Richard Tremblay sur Côté Blogue (vers laquelle je ne linke pas, tu l'auras remarqué, esprit supérieur), mais je trouve qu'il est off, comme d'habitude.

18.11.09

Comment se faire bercer par Vonnegut

Le Berceau du chat raconte l'histoire de l'écrivain « Jonas » – on n'apprendra pas son nom de famille – qui décide d'écrire un livre sur les phénomènes qui se produisirent simultanément lorsque la bombe atomique fut lancée sur Hiroshima en 1945. Pour ce faire, Jonas pénètre dans l'univers de Felix Hoenikker, un des co-créateurs de la bombe atomique. En fait ici se mêlent réalité et fiction car, même si le canevas de l'histoire s'avère « réel », Vonnegut y va de fantaisies de son cru qui n'ont rien à voir avec l'Histoire : Felix Hoenikker n'existe que dans Le Berceau du chat.

Donc, Jonas rencontre un à un les enfants de Hoenikker – un nain, une sans-cervelle et un fan de modèles réduits doté d'un don naturel pour l'architecture, devenu milicien – et chemine vers la glace-9, soit une structure alternative d'eau, solide lorsque la température ambiante est de moins de 45,9 celsius. Mais lorsqu'une goutte de glace-9 entre en contact avec de l'eau, toute l'eau devient glace... et cause la mort. C'est d'ailleurs ainsi que meure Felix Hoenniker, bêtement, alors qu'il expérimentait dans son chalet, à la veille de Noël, et que les enfants étaient partis faire des emplettes. Le chien des Hoenikker en périra également.

Afin de faire avancer son bouquin, qui n'est qu'un prétexte pour s'immiscer dans la vie privée des Hoenikker et leur extirper de l'information sur le génie du père, Jonas s'envole pour San Lorenzo, une île imaginaire des Caraïbes où l'on parle un créole très approximatif : elé sam artière n'deledem okra-zy signifie « et les 100 martyrs de la démocratie ».

Sur cette île règne en tyran « Papa » Monzano, qui menace de torturer n'importe qui sous le croc, une arme massacrante directement sortie du musée des horreurs de Londres (ou de l'esprit de l'auteur?). Sa fille adoptive, Mona, grande xylophoniste devant l'éternel, incarne tout le contraire de son paternel : symbole sexuel de l'île, promise au général Hoenikker (le fils aîné de Felix Hoenikker); Jonas en tombe amoureux et découvre par le fait même les vertus du bokonisme.

Tu suis toujours?

Le bokonisme est la religion qu'il ne faut pas pratiquer sur l'île, de peine de mort par le croc. En fait, Bokonon, le père du bokonisme, et « Papa » Monzano, s'opposent en tout pour des raisons qui s'exposent tout au long du roman : pour maintenir un certain équilibre entre le Bien et le Mal.

Cette fable fantaisiste, aux frontières de la science-fiction, m'a procuré un rare plaisir de lecture. Me rappelant autant Borges de par ses parallèles entre réalité et fiction, que Sony Labou Tansi (voir La Vie et demie) pour sa satire de la tyrannie coloniale, qu'Orwell ou Voltaire pour cette naïveté qui mène le narrateur à se perdre lui-même d'un amour impossible avec une nymphe paradisiaque (Mona).

Et le berceau du chat dans tout ça:
« Pas étonnant que les gosses deviennent fous en grandissant. Un berceau de chat n'est rien d'autre qu'un faisceau d'X entre les mains de quelqu'un, et les gosses regardent tous ces X, iles les regardent, ils les regardent...
-- Et?
-- Et il n'y a pas plus de chat que de berceau. »
C'est Newt Hoenikker, le benjamin de la famille, qui nous montre que cette fable est un magnifique leurre.

Au sujet des Américains :
« Les Américains, dit-il en citant la lettre écrite au Times par sa femme, cherchent toujours à se faire aimer des formes qui n'existent pas et en des lieux impossibles. Il y doit avoir là une survivance de l'ancien esprit de la Frontière. »
Et à propos de l'apport de la littérature dans le monde:
— Je songe à déclencher une grève générale de tous les écrivains jusqu'à ce que l'humanité redevienne raisonnable. En seriez-vous?
— Est-ce que les écrivains ont le droit de se mettre en grève? Ce serait comme si la police ou les pompiers faisaient grève, non?
— Ou les enseignants.
— Ou les enseignants, » acquiesçai-je. Je secouai la tête. « Non, je ne crois pas que ma conscience m'autoriserait à donner mon soutien à une grève de ce genre. Lorsqu'un homme se fait écrivain, j'estime qu'il assume comme une obligation sacrée le devoir de produire de la beauté, de la lumière et du réconfort, et au galop encore!
— Je ne puis m'empêcher de penser au total désarroi de l'humanité si du jour au lendemain il n'y avait plus de nouveaux livres, de nouvelles pièces, de nouvelles histoires, de nouveaux poèmes...
— Et vous vous sentiriez fier quand les gens commenceraient à mourir comme des mouches? Demandai-je.
— Ils mourraient plutôt comme des chiens enragés, je crois – la bave aux lèvres, en montrant les dents et en se mordant la queue. »

5.6.09

Merci, Côté Blogue!

Lorsque j'ai commencé à bloguer sur CôtéBlogue, je me suis enquis de la rémunération potentielle, soit des certificats cadeaux pour les "meilleurs" blogueurs.

Comme la notion de "meilleure" est toute relative, j'ai rapidement conclu que les prix seraient octroyés aux blogueurs qui bloguaient le plus souvent et qui commentaient sur tous les articles.

Eh ben non.

J'ai été agréablement surpris, ces deux derniers mois, de constater qu'ils gratifient aussi la qualité.

Je craignais que les blogueurs récompensés soient ceux qui écrivent des "critiques" à l'emporte-pièce genre "c'est génial!!!1!!" ou "quel torchon?!?!"

Pourtant, Jean-Philippe de CôtéBlogue avait tenté de me rassurer: "On aime tes articles", "On encourage pas juste la quantité, on veut surtout de la qualité!"

Bref, j'ai douté, mais disons que maintenant, je suis plus ouvert à fournir du contenu à CôtéBlogue vu qu'il semble l'apprécier ET me récompenser :)

En effet, je me suis mérité un certificat cadeau lors des deux derniers mois et, tout en demeurant humble (ça c'est dur...), ben les articles que j'ai pondus étaient quand même substantiels, et ne pouvaient pas être classés dans la catégorie "critique émotive".

C'est sûrement la meilleure façon de récompenser un freak de lecture: des chèques-cadeaux (paraît que certificat cadeau, c'est la forme fautive de gift certificate, mais ici, we don't give a damn ;-)

27.5.09

Le Lecteur et le labyrinthe

Ce qui m'a interloqué en premier dans (ou plutôt, "sur") Logogryphe de Thomas Wharton, c'était sa couverture: une parte de livre, à l'envers, ce qui ressemble à une tuile, un collier, et cet œil qui me regardait à travers la tuile. Déjà j'étais fasciné.

Mais vous allez me dire qu'il ne faut pas juger un livre par sa couverture. Et bien celui-là, si. L'étrangeté de la couverture n'a d'égal que le contenu labyrinthique et pourtant homogène de cette œuvre qui a valu à l'auteur le prix Howard O'Hagan Award for Short Fiction; il a aussi été finaliste au prestigieux IMPAC Dublin Award.

Si vous n'avez pas déjà fouillé dans un dictionnaire pour trouver la signification du mot "logogryphe", qui a troqué son Y pour un I dans sa graphie contemporaine, c'est que vous savez déjà que c'est une énigme où l'on donne à deviner un mot à partir d'autres; cela peut aussi signifier un discours, un récit où l'on ne s'y retrouve pas aisément. Dans le cas qui nous occupe, Logogryphe répond aux deux définitions.

L'auteur enchaîne de façon brillante entre des récits imaginaires où le début et la fin ne sont pas clairement définis, où certaines pages peuvent se glisser dans une autre histoire pour en altérer le sens à tout jamais, jusqu'à ce qu'un personnage inattendu y pénètre et réoriente l'intrigue ailleurs. Wharton s'approprie des mythes comme celui d'Ulysse et lui donne un navire "gréé d'un dos extensible permettant d'augmenter la surface des pages par vent calme".

Mais surtout, il s'amuse avec le lecteur:

"Il est vrai que vous vous attendiez à ce moment archétypique: vous n'êtes pas un lecteur naïf. Vous savez qu'un jour, vous trouverez une empreinte, une trace indéniable, la preuve qu'il y a ici quelqu'un d'autre que vous, la présence d'un autre esprit, d'un autre texte, d'une autre liseuse. Vous mourez d'envie de faire sa rencontre et celle de ce texte autre, d'apprendre son lexique, sa façon de vivre, à l'intérieur comme à l'extérieur du roman.

Jusqu'au moment où une idée folle, effrayante, vous frappe: chaque mot est une empreinte; les traces que vous cherchiez, elles sont là. Soudain, vous les distinguez clairement sur le blanc des pages: ce sont les mots d'une autre langue; celle de l'espace étranger qu'est le roman; loin d'être un désert, c'est plutôt le contraire, et une fois de plus vous y avez planté l'étendard qui proclame le règne de votre lecture."

C'est à une lecture lente et contemplative qu'invite Wharton qui, comme Guillaume Corbeil dans L'Art de la fugue, pousse le lecteur à relire l'histoire précédente pour mieux en apprécier les subtilités, pour mieux revenir à l'histoire qu'il lit et s'y transposer, comme s'il faisait partie de l'histoire même. Cet ensemble de courtes histoires, qu'on ne saurait nommer "recueils de nouvelles", et que j'hésite à appeler "roman" même si c'es ce qui est écrit sur la 4e de couverture, ressemblent plus à un heureux amalgame de plusieurs récits dont le thème central serait le roman tel que perçu par le lecteur, en rêve.

"À la fin, même notre patience s'amenuise. Mécontent de cette avarie évidente, on secoue le roman, on le cogne contre l'accoudoir de notre chaise longue. On lit toujours, avec ténacité, mais ce roman qui n'en est pas un nous perd en cours de route, sans que l'on éprouve le besoin de revenir en arrière pour savoir ce que l'on aurait manqué. Les mots, les phrases finissent par se résorber en bruit de fond semblable au bourdonnement d'appareils électroniques dans le clair-obscur d'un corridor d'usine. Nos pensées s'évadent, déambulent derrière nos désirs et souvenirs personnels, tandis que nos yeux continuent à parcourir mécaniquement les lignes de texte jusqu'au bas de chaque page."


Récemment, je discutais avec Mathieu Arsenault (Vu d'ici, Album de finissants) sur ce qu'il appelle "Les grosses briques postmodernes américaines", en référence à ces ouvrages d'une éloquence crasse mais quasi indéchiffrable, surtout à cause de leur érudition et leur volume. On pense ici à Don DeLillo (Underworld), feu David Foster Wallace (Infinite Jest), Thomas Pynchon (Gravity's Rainbow) et Mark Z. Danielewski (House of Leaves). Wharton, lui, a réglé le cas de ces ouvrages fascinants mais trop longs à consommer dans notre monde en constante mouvance:

"Pour les lecteurs qui n'ont pas le temps de s'engager de façon contemplative et décontractée dans un ouvrage de fiction, ce roman représente la solution idéale. La substance qui occupait à l'origine neuf cents pages est ici magistralement plumée, abrégée, pulvérisée, filtrée, séchée, puis reconstituée en version concentrée, remballe sous forme contemporaine, facile d'accès.

Néanmoins, malgré ce que l'on aurait pu craindre au départ, il s'agit toujours de littérature de la meilleure qualité, allant droit au thème qu'elle s'est fixée, attachante, innovatrice, dépourvue des extravagances qui dénotent le cabotinage de l'auteur, rendue savoureuse en regardant la télévision, en travaillant à l'ordinateur ou en pleine conversation cellulaire à l'heure de pointe. Par-dessus tout, sa lecture ne laisse aucune rémanence; pas le moindre dilemme éthique ne vient troubler le reste de la journée."

S'inscrivent aussi au cœur du livre les histoires des lecteurs et des prédécesseurs, car un livre est aussi la somme de toutes ses lectures. C'est ainsi que le lecteur se pose des questions sur les notes qu'un lecteur passé a laissé dans la marge, et dont les codes d'abréviation demeurent parfois impénétrables; où la lecture se trouve entravée par le fantôme d'un lecteur d'un autre temps, d'un autre monde, qui hante vos pensées pendant la lecture:

"Les graffitis qui le défiguraient, commis pour la plupart à l'aide d'un stylo bavant une encre de mauvaise qualité, me firent grincer des dents. J'avais beau m'évertuer à me concentrer sur l'histoire, je ne parvenais pas à ignorer les annotations et les interrogations de mon prédécesseur. Pas moyen de faire comme si elles n'existaient pas: chaque fois que je tournais une page et que je tombais sur un autre gribouillis en patte de mouche, la simple curiosité humaine me poussait à le lire. Il fallait bien que je sache si le lecteur antérieur avait découvert un élément qui m'aurait échappé. Si la lecture est un acte érotique, peut-être ces notes marginales éclairent-elles mes propres insuffisances en tant qu'amant des mots. J'avais besoin de savoir si cet autre lecteur était meilleur que moi. Cela m'aurait ravi de trouver la preuve qu'il, ou elle, ne m'arrivait pas à la cheville lorsqu'il s'agissait d'allumer les qualités subtiles du livre, de combler ses désirs secrets. Je finis par remarquer que le lecteur ne manquait jamais de souligner ni d'annoter les passages en apparence les plus anodins, les faisant briller d'une mystérieuse aura. En marge, par exemple, du mot "imaginaire" souligné, je lus la phrase "je suis dans le gris". Parfois, voilées par des abréviations déconcertantes, les notes se refusaient à toute interprétation: "ce paragraphe est tr.nl." En effet."
Le clou du livre est sans aucun doute cette bibliothèque abandonnée que visite une bande de voyageurs en terre étrangère, dans "la plus puissante cité d'un empire disparu". Maya, Aztèque, l'auteur ne le dira jamais. À l'instar de la Bibliothèque de Babel, de Borgès, où toutes les salles épouse la forme d'un hexagone et où chaque livre possède 410 pages, Wharton crée une bibliothèque stupéfiante où il ajoute un obstacle supplémentaire: l'impossibilité de lire les livres qui s'y trouvent car le seul fait de les ouvrir les faits se réduire en poussière.

Le mystère reste entier. L'énigme demeure. Le Logoryphe, comme la bête mythique qu'il représente et qui hante les rayons d'une librairie, d'une bibliothèque près de chez vous, est une citadelle imprenable sur les berges du fantastique, du merveilleux.

20.5.09

Hamidou Diop, le prochain épisode surprise

Hubert Aquin nous a légué des romans parmi les plus riches et novateurs de la littérature québécoise : L’Invention de la mort, Prochain Épisode, L’Antiphonaire, Neige Noire, entre autres. Mais il ne devait sûrement pas penser que sa légende se poursuivrait dans une bande dessinée!

C’est le pari qu’ont pris Simon Bossé et Éric Simon lorsqu’ils ont écrit Hamidou Diop, une bande dessinée publiée chez Mécanique générale (mais ce semble être sur le site de Front Froid que ça se passe vraiment...). Hamidou Diop, c’est l’agent secret wolof qu’Hubert Aquin laisse en plan dans un hôtel, près du lac Léman, en Suisse, dans le roman qui l’a fait connaître, Prochain Épisode.

Hamidou Diop, c’est en quelque sorte ce «prochain épisode». L’esprit paranoïaque d’Aquin y est superbement repris par Éric Simon, alors que le personnage principal de la bande dessinée, monsieur Haberstich, puis Patrick Burns, puis à la toute fin de la B.D., H. de Heutz, agent de la GRC ayant pour couverture un poste de professeur à l’Univesité de Bâle, est sommé par la Source de retrouver Hamidou Diop, dissipé dans la brume de la Suisse alémanique. Mais rapidement, Haberstich/H. de Heutz s’imagine que c’est Hamidou qui le pourchasse, et qu’il est maintenant la proie de l’espion wolof.

S’ensuivent une série de scénettes où Haberstich enchaîne combines et stratagèmes pour éviter ses ennemis imaginaires, tandis que la Source, sur laquelle il compte, disparaît et l’abandonne.

Le paroxysme de la paranoïa se dévoile lorsque le Haberstich/Patrick Burnes/H. de Heutz ressasse un épisode qui lui est arrivé 20 ans plus tôt, à Varsovie :

« Je me remémorai alors cet épisode survenu vingt ans plus tôt à Varsovie, alors qu’il m’arrivait régulièrement de découvrir de singuliers messages autour de ma porte au retour de mes après-midi de surveillance à l’ambassade américaine. À cette époque, le quartier était la proie d’un gang de voleurs fort bien organisés. Des guetteurs surveillaient discrètement nos moindres allées et venues. Armés d’une craie, ils recouvraient les chambranles des entrées de signes occultes indiquant à leurs collègues que la voie était libre ou qu’au contraire les occupants étaient de retour. La consigne suggérée par les forces policières de Varsovie était élémentaire : effacer du revers de la main, en franchissant le seuil de la maison, toutes ces traces éphémères afin de brouiller les communications. Fasciné par ce système d’une effarante efficacité, j’avais tout de même opté pour une solution plus «expérimentale». En rentrant chez moi le soir, j’entrepris de modifier systématiquement les signes qui entouraient ma porte d’entrée, en supprimant certains pour les remplacer par d’autres de mon cru.

La première nuit, je dormis très peu, à l’affût du moindre bruit suspect. Je me rendis à la fenêtre à trois reprises, chaque fois pour des fêtards éméchés. Je finis par trouver le sommeil. Au matin, je me précipitai au-dehors pour constater l’effet de ma démarche. Certains tracés subsistaient, d’autres avaient disparu, quelques signes encore avaient été ajoutés. Et je n’avais pas été cambriolé. Ce incident marqua le début d’une longue correspondance en symboles indéchiffrables à laquelle je participai pendant plusieurs mois sans jamais en saisir le sens.»

Jeu de pistes, pistes qui ne mènent nulle part, guet-apens, coups de téléphone dans la nuit composent cette bande dessinée délicieuse que je suggère à tous les fans d’Hubert Aquin et de son esprit brillant qui lui a joué des tours à quelques reprises…

Mais le pessimisme d’Aquin («Cuba coule en flamme au fond du lac Léman pendant que je descends au fond des choses) cède la place à des pensées plus sereines («Je rêve d’une retraite paisible au bord d’un lac.») et l’amour pour K, cette femme hors d’atteinte dont le narrateur de Prochain épisode est amoureux, se résume, dans Hamidou Diop, à une seule page où Haberstich reçoit une missive féminine.

La clé de cette B.D. d’espionnage, tout comme celle de Prochain épisode, se trouve dans le déchiffrement, «relativement facile» de «cet amas informe de lettres majuscules écrites sans espacement : CINBEUPERFLEUDIARUNCOBESCUBEREBESCUAZURANOCTIVAGUS.»

13.5.09

Comment fuguer selon Guillaume Corbeil

« Il n'y avait que pendant cet instant où je n'étais encore nulle part, simplement devant le lieu que je venais de quitter derrière celui que j'espérais, que je profitais d'un répit, parce que la véritable chose de laquelle on cherche à s'éloigner dans la fugue, ce ne sera jamais rien d'autre que soi-même. »

— Guillaume Corbeil

C'est en lisant le dernier numéro du magazine OVNI, dont Mathieu Arsenault m'avait entretenu et que je me suis payé pour mon anniversaire, que j'ai découvert L'Art de la fugue de Guillaume Corbeil dans une entrevue donnée à Bertand Laverdure. Déjà, ça s'annonçait chaud.

Puis, j'ai eu la surprise de trouver le recueil de nouvelles, vraiment par hasard (« il n'y a pas de hasard »), à ma bibliothèque. Way to go. Ça leur arrive de commander des livres cools.

L'Art de la fugue, c'est un hommage au recueil du même nom de J.S. Bach, transposé en courtes nouvelles où sujets et contre-sujets sont exposés en une succession liquide de points de vue; celui d'un homme voulant se tuer débutant la première « variation » (c'est ainsi que chaque nouvelle est nommée, faisant allusion aux variations sur un même thème, celui de la fugue, qui est aussi, dans l'univers de Corbeil, la fuite), alors qu'une femme prend le relais en s'excusant car « je dois aller mourir ».

C'est aussi une éloge du mensonge et de l'anti-biographique:
« La vérité est invisible, et il n'y a qu'en la recouvrant d'un voile de mensonge que nous pouvons en distinguer les formes. On ne peut la voir que si on la cache. L'entendre que si on la tait. Nous ne sommes rien, sinon l'ombre de nos mensonges, et il serait naïf de croire que nous pouvons arriver à nous dire dans une phrase ou dans un texte qui révélerait qui nous sommes. Ce qu'on dit être soi ne sera jamais plus qu'un mensonge qu'on a fabriqué comme tous les autres. Personne ne sera jamais rien de plus qu'un canular sur deux pattes. Ceux et celles qui disent, comme si c'était un grand conseil, de rester soi-même, de ne jamais cesser d'être ce qu'on est et de ne pas changer ne réalisent pas qu'au fond, ils nous invitent à ne plus bouger pour nous taire. À nous coucher sur le dos et à attendre comme ça la mort. Notre personne est une fabrication de toutes pièces. On lui a inventé une histoire, des passions et des phobies, mais tout pourrait aussi bien être différent, et nous, quelqu'un d'autre. Je veux me faire croisé du mensonge, et en prenant les armes s'il le faut, défendre le faux et l'illusion contre tous ces charlatans de la vérité et de l'autobiographique. »

Il y en a sûrement d'autres, mais enfin! un auteur qui ne se réclame pas de l'auto-fiction, ça fait du bien dans le paysage littéraire.

Quoique la mort et la vie, voire la renaissance cyclique, soient des thèmes récurrents, on ne baigne pas dans le morbide, l'humour est souvent sollicité, et l'absurde, constamment interpellé comme un avertissement au lecteur qu'il ne doit pas anticiper la finale mais bien se laisser bercer par les points et contre-points de la narration.

C'est ainsi que suite à la mort d'un milliardaire, les exécuteurs testamentaires ne savent comment exaucer l'un des souhaits du défunt: « Leur plus grand défi consista à définir la couleur qu'on donnerait à la chambre, car après avoir lu et relu le testament, on réalisa qu'on ne pouvait lui donner que la couleur du vide. Arrivé à cette conclusion, il s'agissait de rester assis de longues heures en ne faisant rien, afin de se plonger dans un de ses moments qu'on qualifie d'absence. »

La deuxième partie du recueil de nouvelles, intitulée Le Relais, met entre autres en vedette une ampoule, celle d'un phare, qui s'appelle Ampère V12, et qui explique son monde à travers les 9 caractères qui composent son nom. Là naissent des images surréalistes où comme dans les peintures de Dali, le reflet de l'eau donne naissance à des animaux imprévisibles:

« C'est que dans une obscurité qui aurait été complète, il n'aurait plus existé de frontière entre la mer, le ciel et la terre. Tout n'aurait plus été qu'une seule et même chose, chaotique et monstrueuse. La nuit, sans la lumière des phares pour indiquer là où un monde s'arrêtait et un autre commençait, on aurait pu confondre l'un et l'autre et, au lever du jour, on aurait réalisé que certains oiseaux avaient passé la nuit à nager en se croyant dans le Ciel et des bateaux, à voler en se croyant dans l'Océan. »

Se référant à l'origine du monde, Ampère V12 finit par croire qu'au commencement n'était pas le Verbe, mais bien les phares, et que « le reste avait suivi. »

Et la lumière fut.

La mort et son contre-point, le ciel, la mer et la terre, mais aussi les filiations mère-fils, figurent au cœur des dernières nouvelles du recueil où Corbeil montre avec brio, par des figures de style toujours plus syncopées et parfois alambiquées, comment l'homme s'éloigne de la mère pour fuir l'enfant en soi, tout en le regagnant:

« Il n'avait plus fait qu'avancer, et toujours dans la même direction, droit devant lui, pour que sa mère soit toujours plus loin derrière. Elle était le point d'origine de sa fgue. Et l'horizon, son point de fuite. Il voulait arriver là où ses propres yeux n'arriveraient plus à voir. Là où il ne serait nulle part pour se croiser. Car ce n'était pas elle, au fond, qu'il cherchait à fuir, mais ce garçon qu'il était voué à être jusqu'à sa mort s'il ne partait pas. »

Le coup d'éclat du recueil est sans conteste la quinzième variation où une infirmière, aux prises avec un hôpital ne se désemplissant pas de blessés de guerre, finit par se créer un clone rêvé afin de répondre aux besoins de tous ses patients:

« Lorsque l'envie de dormir la prenait, elle installait un oreiller sur un mur et y posait la tête. Et le lendemain elle reprenait là où elle avait laissé. Pour encore sauver du temps, elle enroula l'oreiller autour de sa tête et l'y fit tenir en l'attachant avec une corde. Chaque fois qu'elle était fatiguée, elle n'avait plus qu'à déposer sa tête sur la première surface verticale qu'elle trouvait pour se reposer quelques minutes. Comme elle ne faisait rien d'autre que d'apporter les médicaments aux patients, les rassurer lorsqu'ils traversaient des moments d'angoisse et les laver, elle se mit à rêver qu'elle apportait des médicaments aux patients, les rassurait lorsqu'ils traversaient des moments d'angoisse et les lavait. Pour arriver à s'occuper de tous ses patients auxquels elle rêvait malgré le temps qui lui manquait de plus en plus, la version rêvée de sa personne s'attacha, elle aussi, un oreiller autour de la tête, et elle aussi, comme elle ne faisait rien d'autre que d'apporter des médicaments aux patients, les rassurer lorsqu'ils traversaient des moments d'angoisse et les laver, elle se mit à rêver qu'elle apportait les médicaments aux patients, les rassurait lorsqu'ils traversaient des moments d'angoisse et les lavait. »

C'est le genre de livre qui étourdit, qui fait sourire et réfléchir, grâce à ses phrases finement ficelées qui partent en une direction, nous surprennent, puis reviennent sur leur pas pour nous rappeler le début de l'énoncé et clore le point par un contre-point éclatant.

Et j'ai presque terminé Logogryphe de Thomas Warton, qui s'inscrit tout à fait dans le même genre du temps cyclique et non linéaire.

29.4.09

Thriller dans la pampa

La Fascination, ce n'est pas qu'un roman de Stephanie Meyer pour les adolescentes en manque d'histoires fantastiques, c'est aussi l'opus d'un auteur brésilien, Tabajara Rujas, peu connu en Amérique, ce qui ne veut pas dire que sa prose n'en vaut pas le coup d'oeil.

Criblé de dettes et sur le point de subir les contre-coups de liquidités sans cesse réduites, un entrepreneur apprend qu'il hérite d'une maison ancestrale, propriété d'un aïeul, dans la pampa brésilienne. Peu enclin de quitter la ville pour habiter une vieille bicoque pourrie, il est tranquillement séduit par l'idée d'y déménager avec sa femme, une marâtre prête à vendre les meubles de la maison sur-le-champ, et son fils, un jeune homme téméraire et ambitieux.

Le tout se gâte lorsqu'il traîne dans un bordel et qu'il ramène une belle et jeune brune à la maison de la pampa, alors qu'il a bu plus qu'il ne l'aurait dû... et qu'il s'éveille avec une surprise qu'il tentera de dissimuler.

C'était le premier roman que je lisais de cet auteur jusqu'à récemment méconnu. C'est en suivant mon rituel habituel que je l'ai trouvé: en regardant les livres récemment rapportés à la bibliothèque. Mais comme pour nombre de traductions que j'ai lues ces dernières années, il semble que l'adaptation dans la langue d'Aquin ne se fasse pas sans heurts. J'ai eu beaucoup de difficultés à m'habituer au style de l'oeuvre, rédigée au passé composé presque tout le long de l'intrigue, alors que, dans ma tête, je réécrivais au passé simple.

Déformation professionnelle? Peut-être. N'empêche pas que l'effet de style n'a su me convaincre qu'une fois où j'ai accepté qu'écrire une histoire au passé composé, ben pourquoi pas?

Voilà pourquoi, dans la mesure du possible, je préfère lire les livres dans leur version originale. Bien évidemment, je ne suis pas polyglotte, rares sont ceux qui peuvent s'en targuer. Mais si c'était à refaire, je relirais Generation X de Douglas Coupland en anglais, car la traduction était vraiment imbuvable (sûrement à cause de la dichotomie français de France/français québécois).

Mais dans le cas de Tabajara Ruas, ce n'était pas le cas. C'était simplement une traduction maladroite.

À mon humble avis, bien entendu.

N'empêche que pour le périple à travers le Brésil, puis les quelques incursions en Uruguay et en Argentine, ça dépayse. Un thriller au rythme lent mais pas ennuyeux, ça se peut?

Si, surtout en Amérique du Sud.

21.4.09

De Perec à Phaneuf ou l’art du name-dropping

«Super génial trop top inouï trop beau groovy trop frais cheesy classieux stylé ok funquy trop drôle samedi trop cool extra sympa puissant dément piscine villa champagne taxi hifi dolby botox glamour sexy crazy» -- Katerine, 100% V.I.P.

En m’intéressant au twitteroman, vous savez ces romans écrits dans Twitter, j’ai découvert le blogue de Thierry Crouzet, un auteur qui, jusqu’à ce qu’il se mette à l’écriture d’un « twiller » (un thriller écrit avec Twitter), avait écrit deux livres sur a génération Internet, si on veut résumer.


Rien de très littéraire.


Hors, dans une entrevue, il cite ses inspirations pour l’écriture de son twiller. Les auteurs du Nouveau Roman et de l’Oulipo : Piaget, Perec, Simon, etc.


Donc, lors d’un passage à la bibliothèque du coin – qui est très pauvre, en passant, et où je trouve rarement ce que je trouve, déplorable – je ne trouve qu’un livre de ces trois bonzes de la littérature. Un curieux ouvrage d’une centaine de pages, soit Un Cabinet d’amateur de George Perec.


Ce cabinet d'amateur, dont le livre tout entier est l’objet, est une peinture d’Heinrich Kürz (1913) qui « représente une vaste pièce rectangulaire, sans portes ni fenêtre apparentes, dont les trois murs visibles sont entièrement couverts de tableaux. ». C’est grâce au collectionneur Hermann Raffke que le bon peuple découvre cette œuvre pour le moins fascinante, qui contient nombre de peintures célèbres reproduites en minuscules. Perec expose ensuite son érudition, en plusieurs longues énumérations de critiques, de peintres et de marchands d’art :

« (…) une longue étude concernant le tableau de Kürz parut dans une revue d’esthétique passablement confidentielle, le Bulletin of the Ohio School of Arts. L’auteur, un certain Lester K. Nowak, intitulait son article « Art and Reflection ». « Toute œuvre est le miroir d’une autre », avançait-il dans son préambule : un nombre considérable de tableaux, sinon tous, ne prennent leur signification véritable qu’en fonction d’œuvres antérieures qui y sont, soit simplement reproduites, intégralement ou partiellement, soit, d’une manière beaucoup plus allusive, encryptées. Dans cette perspective, il convenait d’accorder une attention particulière à ce type de peintures que l’on appelait communément les « cabinets d’amateur » (Kunstkammer) et dont la tradition, née à Anvers à la fin du XVIe siècle, se perpétua dans défaillance à travers les principales écoles européennes jusque vers le milieu du XIXe siècle. »

Pour préciser la nature de ces cabinets, le fameux Nowak énumère les plus célèbres d’entre eux, dont la plupart des noms de peintres possèdent une consonance hollandaise : Willaerts, Van Haecht, Van Dyck, Wildens. Le néophyte en peinture, jusqu’ici, n’y voit que du feu. Car le principe même de la prose de Perec est de mélanger réalité et fiction en un parfait alliage de faux-semblant. D’apparence savante et raffinée, ces énumérations ne sont que poudre aux yeux, un exercice de name dropping pour épater la galerie.


Toujours selon Nowak, le tableau de Kürz serait une véritable histoire de la peinture : « de Pisanello à Turner, de Cranach à Corot, de Rubens à Cézanne ». Or, le 2 avril 1914, le collectionneur Hermann Raffke est trouvé mort. Et le testament de ce dernier rappelle étrangement les énumérations à n’en plus finir de Nowak.


Plus l’intrigue avance, plus Perec s’en permet, allant jusqu’à attribuer à Henri Pontier l’habitude de finir les chansons par « tagada tsoin tsoin! ». Mais il contrebalance ces exemples loufoques par d’autres plus crédibles comme le Portrait du marchand Martin Baumgarten de Hans Holbein le Jeune. S’ensuit une description de la carrière du marchand de Baumgarten, parcourant la péninsule arabique, l’Allemagne, ses années à Londres, etc., pour brouiller les pistes, pour faire oublier aux lecteurs que ces détails sont peut-être faux…


Puis, des phrases qui surprennent : « De vives controverses se sont élevées au sujet de l’auteur de ce tableau dont la perfection formelle dégage un sentiment de sérénité presque insupportable. » Et des anecdotes rigolotes : « MM. Gawdy et Raffke arrivèrent au 37 de la rue Victor-Macé vers onze heures du matin, visitèrent l’atelier, et emmenèrent ensuite Degas manger quelques huîtres de Colchester à la Maison Dorée. » ce qui jure complètement avec l’érudition apparente du bouquin.


Perec nous guide vers la lumière lorsqu’il affirme que « la deuxième œuvre n’existe pas, ou plutôt elle n’existe que sous la forme d’un petit rectangle de deux centimètres de long sur un centimètre de large, dans lequel, en s’aidant d’une forte loupe, on parvient à distinguer une trentaine d’hommes et de femmes se précipitant du haut d’un ponton dans les eaux noirâtres d’un lac cependant que sur les berges des foules armées de torches courent en tous sens. »


Et le pinacle : « et un très étonnant Voyage au centre de la Terre, d’Eugène Riou, une des rares peintures de cet artiste surtout réputé comme graveur et illustrateur (2 500 $).


Mais voilà que, ô surprise, je trouve des traces de cet Eugène Riou! Un certain Bernard Piton, auteur de Le Voyage d’agrément de Jean-Luc Cheval, relate la visite qu’a faite ce monsieur Cheval chez un collectionneur où il y aurait trouvé deux toiles d’Eugène Riou, dont l’une retint plus particulièrement son attention. Il s’agissait d’un tableau de format moyen mettant en scène l’un des épisodes du Voyage au centre de la Terre de Jules Verne.


Bernard Piton serait-il un habile faussaire?


Et Marc-Antoine K. Phaneuf dans tout ça?


Qui?


Un poète québécois qui en a surpris plusieurs avec ses Téléthons de la grande surface que j’ai acheté au Salon du livre de Québec parce qu’à ma bibliothèque et à la librairie de mon bled, ben faut le commander, ça arrive pas « par défaut ».


Un ami m’avait parlé de l’utilisation de la « liste d’épicerie » en poésie. Pas pour rien que le sous-titre du recueil soit Listes, poésie, name-dropping,


Et comme chez Perec, on se laisse prendre au jeu. Dans un des poèmes, L’agence de mannequins, il énumère, à priori, de très belles femmes : Vahina Giocante, Scarlett Johansson, Audrey Tautou. Mais il y a aussi plusieurs clins d’œil à des personnes moins connues – pour ne pas dire inconnues – ou moins belles, comme Rrose Sélavy (un personnage fictif créé par Marcel Duchamp), le chanteur Katerine, et Sushiwhore Skywalker, qui est peut-être la sœur de Luke, mais lorsque j'ai tweeter à ce dernier, il m’a envoyé un message direct me disant « je cherche mon père ». J’ai abandonné.


Idem pour le poème Au pet shop, où Phaneuf énumère des animaux domestiques : un poisson rouge, une tortue, un hamster; pour ensuite délirer un peu plus en ajoutant au mix La Poune déguisée en E.T., une bunny Playboy, etc.


En écoutant Katerine en background qui chante 100 % VIP, on est en voiture.



1.4.09

Le Dernier Souffle du vieux dégueulasse

MAJ: C'est aussi publié sur CoteBlogue.

Note: J'ai tenté de publier cet article sur coteblogue.ca, mais comme je n'ai aucune idée s'ils vont le publier et que je n'aime pas attendre...

Lorsque j'ai vu Pulp Fiction en 1994 — plusieurs fois — j'ai été intrigué par le titre de la version française, Fiction pulpeuse. Je trouvais que la traduction ne rendait pas justice au titre original.

Lorsque je suis passé à la bibliothèque de mon bled et que j'ai croisé le roman Pulp de Bukowski dans la rangée des auteurs dont le nom de famille commence par la lettre B, je me suis dit tiens, voilà l'occasion d'approfondir le concept de la fiction pulpeuse.

Nick Belane est le meilleur détective de L.A. Enchaînant vodka sur vodka et traînant la plupart de la journée dans des bars miteux, il doit résoudre des énigmes impliquant:
- la Grande Faucheuse, qui lui commande de lui ramener Louis-Ferdinand Céline, mort 32 ans plus tôt;
- une invasion extra-terrestre, dont la pulpeuse Jeannie Nitro, qui peut se cloner, est la leader;
- le Moineau Écarlate, un étrange personnage dont personne ne semble savoir grand-chose.

Ce qui fait la force de Pulp Fiction, outre la composition non-linéaire du récit, ce sont les savoureux dialogues. Et plus je lisais le dernier opus de Bukowski, plus je faisais des parallèles avec l'oeuvre de Tarantino. Ce dernier ne s'en cache pas, le kitsch, les séries B, ça le connaît. Et il s'en est plus que largement inspiré pour écrire le film qui lui a valu la Palme d'Or à Cannes en 1994.

C'est dans cet univers de gonzesses de rêve, de répliques éclairs et de regards noirs que Bukowski a choisi de terminer sa vie, sachant que sa fin approchait, étant atteint de leucémie.

Charles Bukowski ne l'a pas eu facile. Né en Allemagne après la Première Guerre mondiale, il déménage aux États-Unis en 1928 et subit le sarcasme de ses nouveaux amis à cause de son accent germanique et des vêtements ringards que ses parents l'obligent à porter.

Son père perd souvent son boulot, et le harcèle physiquement et mentalement. Bukowski souffre aussi d'acné sévère, ce qui engendre une gêne terrible. Inutile de dire qu'avec les filles... Bref, rien pour construire l'estime personnel d'un petit immigrant.

Tout cela explique-t-il la complexité et la tourmente de son oeuvre, et le sobriquet peu élégant qu'il s'était donné, "le vieux dégueulasse", faisant référence à son célèbre recueil de chroniques (Journal d'un vieux dégueulasse)?

Sais pas. Je ne suis pas un gros fan de l'explication de l'oeuvre par l'autobiographie, malgré qu'il semble difficile de dissocier l'oeuvre de la vie de Bukowski, mêlée à quelques extensions du domaine du possible littéraire.

Mais Pulp. Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire? C'est simplement la littérature de gare, cette littérature que l'on lit en attendant le train ou l'avion. Une littérature facile à lire, souvent policière et d'espionnage, ou littérature à l'eau de rose.

Donc, cette fiction pulpeuse n'avait rien à voir avec les lèvres charnues d'Uma Thurman? Rien n'était censé être moelleux ou duveteux? Autant Tarantino que Bukowski ont choisi de rendre hommage à ce que les académiciens se complaisent à appeler de la mauvaise littérature, du mauvais cinéma.

Bukowski, même s'il ne s'est jamais gêné, ni en personne ni en littérature, en profite pour mettre les pendules à l'heure, comme il est souvent le cas dans ce genre littéraire:

Sur la rectitude politique: "À propos, si le mot pute vous gêne, je vous autorise à m'en suggérer un politiquement correct."

Sur le désespoir humain: "Chacune de ses composantes. Le smog, par exemple, mais aussi son taux de criminalité, l'air empoisonné, les eaux polluées, la nourriture cancérigène... Mais encore la haine, le désespoir... La seule chose de belle sur votre planète, ce sont les animaux, contre lesquels vous vous acharnez, et qui bientôt auront tous disparu, excepté les rats apprivoisés et les chevaux des champs de course. Ça m'attriste, mais ça m'explique aussi pourquoi tu bois tant."

Sur le pessimisme: "D'ailleurs, la plupart des meilleurs moments de l'existence sont ceux où l'on n'en branle pas une, où l'on mâche et remâche tout ce qui nous passe par la tête. Vous savez bien, ces moments où plus rien ne semble avoir de sens, alors qu'en y réfléchissant, toute cette absurdité s'éclaire petit à petit, de sorte que vous finissez par admettre que ce qui vous paraissait sans grande signification en était au contraire intensément porteur. Vous m'avez compris, hein? Une telle conception du monde pourrait s'appeler du pessimisme actif."

Merci Charles pour cette fiction pulpeuse, pour ces femmes plus sexy que nature, pour ses répliques canons qu'on voudrait tous dire au moins une fois dans notre petite vie rangée, merci pour cet imaginaire débridé et fascinant.